Ecrivain en herbe

Max

 Tu  es mort un lundi. C'est un jour trop ordinaire à mon goût pour mourir, ou en tout cas pour toi. J'aurais préféré un mercredi, ou pourquoi pas un dimanche, après tout tu étais un seigneur toi aussi, en quelque sorte. De toute façon, il n'est pas de jour favorable au décès d'un être cher. Alors, va pour lundi. Lundi 7 décembre 1986, au petit matin. Je ne me souviens pas de tout, mais pourtant, il y a un souvenir qui demeure intacte, même après toutes ces années.

Il devait être aux alentours de 6 heures. Le médecin avait appelé maman, pour qu'elle puisse m'anoncer la nouvelle. J'ai refusé d'y croire. Avant de venir te voir, j'ai pris le temps de me faire jolie. Je voulais que tu me vois, si ce devait être pour la dernière fois, comme  la plus jolie. Je voulais que tu emportes cette image, et que tu la montres fièrement à toutes les personnes que tu croiserais, là-bas. Sur le trajet, je n'ai pas versé une larme, ni en te voyant, ni même à ton enterrement. J'en viens à me demander si il n'y a pas un barrage, une barrière, qui m'empêche de montrer ma  peine, comme tout le monde. Tu aurais été à côté de moi, je sais ce que tu m'aurais dit.  "Tu n'es pas tout le monde Max. Tu es tout sauf banale. Ne cherche pas à l'être, c'est tellement plus drôle d'être singlée". Ne te  fais aucun soucis, je suis toujours aussi barge, on me le dit souvent d'ailleurs. Une fois arrivée, maman m'a laissé faire le premier pas, dans cette chambre d'hôpital,  avec ses murs blancs, sa porte blanche, ton corp blanc. Tu étais si blanc ! C'est le premier détail qui me marqua. Jamais je n'aurais cru que tu pouvais être si blanc. Ils avaient fait en sorte que tu sois aussi normal que possible. Quelle ironie, un cadavre "normal". Je me suis approchée. J'ai caressé ta joue, tes cheveux, ta main. "J'arrive Milou. Excuse-moi, ce sera peut-être un peu long. Mais jette un coup d'oeil en arrière de temps à autre, tu finiras par m'apercevoir, promis". J'avais déposé un baiser sur tes lèvres bleus. Tu aurais dû  m'écouter quand je te disais que le rouge te serais allé à merveille. J'ai alors regardé par la fenêtre et, comme un signe que le lundi resterait un jour spécial à tout jamais, il se mit à neiger. Le lundi 7 décembre 1986, pour la première fois depuis une dizaine d'année, il neigea.
Je me souviens que maman avait cet air incrédule, en me voyant sourire, parfois même glousser lorsqu'un flocon aterissait sur le petit bout de nez gêlé qui dépassait de mon écharpe, sur le chemin du retour. Elle me serrait si fort la main que je ne sentais plus le froid réveiller mes extrêmités. Une fois rentrée, je dormis, pendant presque une semaine. Comme si j'espèrais ne pas me réveiller, moi aussi.
Sauf qu'une semaine après, je les ai ouvert mes yeux. Et je n'avais qu'une envie, c'était de te voir toi. Je voulais te voir plus que tout au monde. Ça m'a pris du temps de ne plus  me demander ce que tu faisais à un moment précis, à ne plus me retourner chaque fois que je marchais dans la rue, à ne plus sursauter quand je sentais l'éfluve de ton parfum me chatouiller les narines de temps à autre. Mais étrangement, je n'étais pas malheureuse, je n'ai pas pleuré, je n'ai pas arrêté de manger et perdu 10 kilos, je n'ai pas arrêté les cours, je n'ai pas arrêté de vivre. Pour tout le monde, ce n'était pas normal, j'entendais même certaines filles dire que je ne t'avais jamais vraiment aimé. Et tu sais quoi Milou ? Je ne leur répondais pas, comme tu m'as appris à faire. Je leur souriais fièrement. Parce que je m'en fiche de ce qu'elles ont pu penser, je me fiche de ce que le monde entier a pu penser ! Toi et moi, on sait ce qui s'est passé. Et c'est pour ça que je n'ai pas craqué. Parce que je me dis que, finalement, un lien aussi fort, une alchimie si intense ne peut disparaître, juste parce qu'un évènement t'a envoyé loin de moi. Je m'en fiche des kilomètres qui nous séparent. Je m'en fiche que l'on soit dans deux dimensions complètement différentes, et je me fiche même de savoir si tu vis à présent sur une autre planète. J'ai continué de penser à toi, de faire toutes ces petites choses qui nous appartenaient. J'ai continué de croquer la vie à pleine dent, comme tu l'as fait pendant toutes ces années. Et tu sais ce qui m'a permis de tenir ? C'est ce jour. C'est d'attendre que ce jour arrive enfin. Milou, aujourd'hui j'ai 96 ans, et je sens mon souffle se faire plus court, mon coeur se faire plus lent. Te rends-tu compte ? J'attendais ce jour depuis si longtemps.. Alors, pourrais-tu m'attendre quelques minutes encore ? Je suis en chemin, dans quelques secondes, je laisserai tomber ma plume, et fermerai mes yeux. Et c'est dans cette chambre d'hôpital, où tu t'es éteint, que par la fenêtre, je compte les goutes de pluie qui coule le long des vitres. Une, deux, trois, quatre et mes yeux sont clos.


@Nina1205 : Par aérer, j'entends faire plus de retours à la ligne, sauter une ligne entre les paragraphes etc. Il ne faut pas hésiter à mettre ce que tu as, tu écris très bien.
Aérer dans la mise en page? J'attends d'avoir quelque chose bien à vous proposer pour le poster
Effectivement la situation se prête bien aux deux visions. Par contre n'hésite pas à aérer ton texte. Et je pense que sa place irait bien dans "nouvelle". J'attends de lire d'autres de tes nouvelles.
Merci, à vrai au début ça n'était pas prévu, c'est à la suite de "Max" que j'ai écrit "Milou". Ton commentaire me va droit au coeur
Je trouve agréable d'avoir les visions des deux personnages. Bravo pour ce texte.