Ecrivain en herbe

Jessica et Laurent - La rencontre

Jessica arrive aujourd'hui dans le nouveau service où l’on vient de l’affecter. Elle est nouvelle et on ne lui a pas vraiment laissé le choix lorsqu’on lui a demandé de rejoindre un service « ayant du retard dans les dossiers ». Mais Jessica est une fille volontaire, et rien ne pourrait  la faire renoncer à ce travail tant attendu.

Elle travaille depuis 2 mois chez ADI, où le rythme est différent de ce qu’elle a connu dans ses précédentes expériences professionnelles. Elle doit aider des personnes face à des difficultés financières, et cela lui apporte un grand réconfort. Dans notre société actuelle, on parle désormais « d’accidents de la vie » ; il s’agit surtout de personnes en détresse. C’est pour venir en aide à ces gens-là qu’existe l’ADI, qui fournit une assistance aux personnes en difficulté : monter des dossiers d’aides - faire des avances de paiements - proposer une aide pour trouver un logement - apporter un soutien psychologique - etc. Même si ce n’est pas une entreprise publique, elle se comporte comme telle. Comptant plus de 800 salariés, elle utilise beaucoup de monde, dans beaucoup de bureaux. Désormais, Jessica a rejoint le service qui s’occupe de faire un premier tri des divers dossiers de ces personnes « accidentées de la vie ».

Aujourd’hui est son premier jour ; c’est un lundi différent des autres. Elle porte une robe légère malgré le temps froid dehors. Ce matin, elle a mis plus de temps que d’habitude pour choisir LA robe ; elle est suffisamment longue pour arriver au niveau de ses genoux, mais suffisamment décolleté pour que personne n’ignore combien elle est féminine. La couleur, se situant à mi-chemin entre le rose et le fuchsia, a été choisie pour être remarquée, tout en restant sobre. Les manches de la robe comportent juste ce qu’il faut de dentelle pour donner un côté « sexy-sage ».

L’effet est réussi : lorsqu’elle entre dans le service, nul ne l’ignore. Cette belle femme, la trentaine, les cheveux châtain clair, un sourire greffé sur le visage, attire l’attention. Décidément, pour Jessica, ce n’est pas une journée comme les autres. Le responsable la conduit à son bureau et, à ce moment-là, tout le monde vient rapidement se présenter. Pour cela chacun quitte son poste tandis que Jessica se défait, à regret, de son manteau à col de fourrure, si chaleureux et sécurisant.

Le chef de service s’adresse alternativement à Jessica et une femme qui doit avoir la cinquantaine :

  • Jessica, je vous présente Nadine, qui sera votre supérieure. Elle va vous expliquer comment fonctionne le service. Si vous avez des questions techniques, n’hésitez pas à les lui poser directement. N’est-ce pas Nadine ?

  • Oui bien entendu. Bonjour Jessica ! Je te propose de t’installer à ce bureau-là. Ainsi je serai juste à côté si tu as des questions.

  • Bonjour Nadine ! Dit Jessica.

 
Rapidement, Jessica se fait une idée de l’atmosphère de l’endroit où elle va travailler désormais. En constatant que son arrivée est l’occasion pour tout le monde de stopper sur-le-champ toute activité professionnelle, elle comprend d’où vient le retard dans le traitement des dossiers. 

Les présentations durent déjà depuis une demi-heure, lorsqu’un petit nouveau se joint aux autres.

  • Bonjour ! Tu dois être Jessica. Je viens à peine d’arriver devant la porte que déjà on m'annonce que nous avons du renfort. En tout cas, bienvenue. Moi c’est Laurent.

  • Bonjour Laurent, répond Jessica.


Laurent a les cheveux bruns et les yeux verts. Il porte un pantalon noir et une chemise blanche. Il n’a pas manqué de porter son regard sur la robe que Jessica à mis tant de temps à choisir ce matin. Il a un sourire généreux et sincère. Difficile, pour Jessica, de savoir quel poste il occupe dans le service. De toute évidence, Laurent semble content d’avoir une nouvelle collègue.

Deux jours se sont écoulés depuis l’arrivée de Jessica et, il faut bien le reconnaître, la société tourne au ralenti : on est loin d’une productivité maximale. Tout est bon pour faire une « pause ».

Par exemple, certains employés commencent la journée par prendre un « petit déjeuner » à leur arrivée sur leur poste de travail. D’autres consultent leurs mails publicitaires, tandis que certaines employées se font une petite manucure.

Cette situation inhabituelle et inadéquate a vite rapproché Jessica et Laurent, qui se sentent totalement étrangers à cette manière de travailler.

Laurent est également un « petit nouveau », il est arrivé environ 3 semaines avant Jessica, également en « renfort » dans le service. En fait, il se considère plutôt comme un emplâtre sur une jambe de bois, c’est-à-dire totalement inutile !

Afin de se fondre dans le groupe, ils tentent donc de prendre une « pause » à la machine à café, deux heures après leur arrivée. C’est l’occasion pour eux de confronter leur vision du service :

  • Tu as vu Nadège ce matin ? Elle a carrément sorti sa lime à ongle et son vernis ! Lance Jessica.

  • Oui, mais parle plus doucement, on pourrait nous entendre… Apparemment on est les seuls que ça choque. Je suis content d’avoir une collègue de galère. C’est dur de rester motivé lorsque l’on travaille ici ! Lui répond Laurent.

 
Les jours s’écoulent et la « pause » du matin ne suffit plus pour partager le nombre incalculable de situations choquantes que vivent les deux « explorateurs » en terrain hostile. Comme James Cook découvrant Tahiti, Jessica et Laurent découvrent une nouvelle population indigène. Afin de ne rien manquer, les deux complices décident donc d’utiliser la messagerie pour s’échanger les petites « brèves » du service, au risque de se faire attraper par leurs responsables respectifs.

Le soir, Jessica raconte à son conjoint les péripéties de sa journée, pendant que Laurent fait de même avec sa compagne. Mais évidemment, ce n’est pas facile de décrire comment l’employée nommée Christine prend son repas de midi à son bureau à 11h50 alors qu’elle « badge » pour partir déjeuner à 12h10… 

Donc le lendemain, à la machine à café, le réel emploi du temps de Christine tout au long de sa journée est l’objet de grandes hypothèses, et surtout :
A quoi occupe-t-elle ses pauses déjeuners ?

Le matin, Laurent arrive toujours au bureau avant Jessica, qui habite plus loin que lui.

Chaque matin, c’est la même chose, il attend impatiemment de voir Jessica passer la porte du service. 
Étonnamment, la première fois qu’il l’a vue, ni ses yeux, ni ses longs cheveux ne l’ont particulièrement attiré ; d’autre part, il n’avait pas remarqué combien elle pouvait s’habiller avec goût. Oui Jessica est une belle femme. Pourquoi est-ce qu’il le remarque seulement maintenant ?

Quoi qu’il arrive, il sait qu’il ne pourra jamais être en couple avec elle. Premièrement, par le fait qu’ils sont déjà en couple tous les deux. Il a aussi eu le temps de découvrir l’habileté de Jessica pour discuter avec les autres hommes. D’ailleurs, il a remarqué que, parfois, Jessica parlait de son conjoint sans complaisance. Laurent ne voudrait pas que sa compagne parle ainsi de lui.

Oui Jessica est belle.
Oui Jessica est intelligente.
Oui, Laurent aime passer du temps à discuter avec elle.
Cependant, ils ne partagent pas la même conception des relations hommes-femmes, ce qui interdit toute possibilité d’union.
Par conséquent, Laurent et Jessica seront amis. Juste amis.

Sur le parking, Jessica laisse les soucis de la vie quotidienne en même temps que sa voiture. 
Pourtant, actuellement, une question la préoccupe : 
Pourquoi est-elle si impatiente d’arriver au bureau ? 
Durant le temps du trajet qui sépare sa maison des bureaux, Jessica a tout le loisir de réfléchir à  sa vie actuelle.
Elle s’intéresse à son horoscope, qui passe justement à la radio lorsqu’elle se gare.
Ce matin, d’ailleurs, il lui dit qu’aujourd’hui un bouleversement va s’initier dans sa vie.

Comme chaque matin, Jessica passe devant le bureau de Laurent. Comme d’habitude, il la regarde avec son grand sourire et, comme à chaque fois, elle lui répond à son tour par un léger sourire accompagné d’un discret signe de main.

Cet horoscope a dû une nouvelle fois « se planter », car la journée se passe comme d’habitude. Le service est toujours aussi « inefficace ». Heureusement qu’il y a Laurent pour apporter la preuve que le peuple humain ne s’est pas, tout d’un coup, totalement transformé en « légume sans conscience professionnelle ».

Environ une demi-heure avant la sortie. Jessica est heureuse de raconter à Laurent que, dans 30 minutes, elle part en vacances pour une semaine. Elle souhaite profiter de cette pause pour réviser le concours interne qui lui permettra de changer de service. Laurent lui dit que c’est cruel de le laisser seul, car il n’aura plus personne avec qui échanger sur les aventures des indigènes de Tahiti !
« Tu n’as qu’à me faire un rapport par SMS. » Lui lance alors Jessica.
A ce moment, les deux collègues de travail, se rendent compte qu’ils ne se sont jamais donné leurs numéros de téléphone. Lacune réparée sur-le-champ.

Durant son congé, Jessica profite enfin du temps qui s’écoule : pas de longue route à faire - pas de confrontation aux employé(e)s passant leur temps à lire les publicités ou à se refaire les ongles. Elle est chez elle et elle a l’intention de profiter de cette semaine devant elle pour changer son avenir et enfin se sortir de ce service qui ressemble de plus en plus à une annexe de l’hôpital psychiatrique. Cependant, cette idée de changer de service ne lui fait pas autant plaisir qu’elle le souhaiterait, puisque cela signifie aussi quitter Laurent avec qui elle partage de bons moments à rire et converser.

Soudain, son portable sonne et un message s’affiche :
« C’est l’heure de ma pause ; cette matinée me paraît terriblement longue. En plus, les autres ne m’aident pas, ils n’arrêtent pas de parler des émissions de NRJ12 ! Tu imagines ? Et toi, tes révisions avancent ? - Fin du briefing de mi-matinée. Laurent»

Un sourire illumine soudain le visage de Jessica. Elle est heureuse, elle n’attendait même pas de message de Laurent, mais celui-ci arrive au bon moment !
Jessica se met à écrire sur son téléphone :
« Attention, si ça se trouve c’est un code. NRJ12 veut peut-être dire que, comme tu es seul, ils vont tenter de te dévergonder pour que tu rejoignes leur groupe ! Quant à mes révisions, pour l’instant, je me concentre sur le temps qui s’écoule et je profite de chaque minute. »

Le reste de la matinée au bureau n’est pas beaucoup plus productif que le début. Les deux « explorateurs » s’échangent des messages concernant chaque « baisse de motivation », « nouvel élément troublant concernant Christine », « pause chocolatée », etc. Cette complicité avec Laurent permet à Jessica d’être motivée et enthousiaste : elle a trouvé quelqu’un qui croit en elle et à qui elle peut se confier.

La semaine d’absence de Jessica arrive à son terme et Laurent est ravi de savoir que bientôt sa collègue va le rejoindre dans sa galère. Il le lui dit par SMS et Jessica lui répond, après avoir pris un peu de temps pour laisser parler son coeur :
« C’était une super semaine et il me tarde de te revoir. »

Comment a-t-elle pu envoyer un tel message ? Jessica a l’impression qu’une autre personne a pris possession de son corps… de son coeur ! Ce n’est pas possible, elle est en couple. Tout le monde le dit... ils semblent heureux. Mais alors, pourquoi Laurent lui fait cet effet-là.
Mais peut-être que Laurent ne va rien lui répondre.
Pourtant Jessica ne lâche pas son téléphone. Dix minutes, dix interminables minutes, s’écoulent, avant qu’elle reçoive un message, qui suspend le rythme effréné des battements de son coeur depuis qu’elle a appuyé sur la touche « envoyer » de son téléphone.
« Jessica, il faut que l’on parle après le travail. Qu’en penses-tu ? »
« Oui, tu as raison. »

La semaine écoulée fut pleine de messages entre les deux amis, passant du rire au sérieux. Mais aujourd’hui, c’est une ambiance pesante qui règne entre tous les deux. Jessica a lancé un « Aujourd’hui, je ne pense pas prendre de pause, j’ai trop de travail à rattraper. ». Cela ressemble à un prétexte, mais Laurent n’a pas insisté et ils n’ont plus échangé de messages durant la journée.

Toutefois, un quart d’heure avant le départ habituel de Jessica, Laurent tente :
« On se retrouve, comme prévu, dans un quart d’heure ? Il y a un parking à l’écart ; il est à trois minutes des bureaux. Tu me suis en partant ? »
Jessica a hésité en réalisant l’évolution de la situation. Elle a mis six minutes à répondre au message de Laurent :
« OK. »

La voiture de Laurent arrive la première sur le parking, il se gare en laissant la possibilité à Jessica de se garer à côté de lui facilement.
Il descend et s’assied sur le banc juste devant leurs voitures, Jessica en fait de même. Ils se tiennent sur le même banc, séparés par un espace d’un mètre entre eux. 

  • Jessica, que se passe-t-il ?

  • Je ne sais pas, Laurent... ces messages... toutes ces choses qui se passent entre nous. Je n’arrive pas à me raisonner. Tu me manques.

  • Jessica, tu te rends compte ? Jusqu’à présent, nous n’avons rien fait de mal, à part échanger quelques messages.

  • Je sais, mais j’ai envie d’aller plus loin. Pas toi ?

  • Oui, bien entendu, si je t’ai demandé de venir ici, c’est que j’ai envie d’aller plus loin, et non seulement parce que tu ne me parles plus au bureau… Un sourire moqueur s’affiche sur le visage de Laurent.

L’atmosphère se détendant un peu, il reprend.

  • Pour l’instant, on peut reprendre le fil de nos vies, avec nos familles respectives. Nous n’avons encore rien fait de mal, mais si on passe cette étape, tout sera plus difficile !

  • Je sais Laurent...


Jessica ferme les yeux, Laurent se rapproche d’elle. Il prend son visage entre ses mains, Jessica, surprise, ouvre les yeux, avant de les refermer aussitôt. Elle veut profiter du goût de ses lèvres. Après tout, elle envoie tout balader pour lui. Il faut que ce moment reste magique.
Laurent approche sa bouche de celle de Jessica.
L’un comme l’autre, savent très bien que ce baiser peut tout faire basculer.
Leurs lèvres se touchent, le temps se suspend, la terre arrête de tourner une demi-seconde, comme pour célébrer cet instant.
Jessica, sent son coeur qui s’envole, son ventre se tend… elle a envie de plus ! Jamais un tel sentiment n’a parcouru son corps.
Laurent, sent lui aussi son coeur s'emballer, il n’a jamais ressenti cela, il comprend que tout va changer.

Ce soir, l’un comme l’autre vont être en retard. Ce soir une rencontre a eu lieu entre deux êtres qui s’aiment.


Merci Speciosa00mea pour ce très beau commentaire. Cela me touche vraiment. Je ne pense pas avoir un "talent" particulier, mais si déjà mes textes peuvent plaire sur ce site, cela me fait plaisir. Et qu'il puisse toucher une personne comme toi me donne bien évidement envie d'écrire une autre nouvelle. J'ai adoré écrire sur l'histoire de Jessica et Laurent !
Magnifique ! La première nouvelle avec Jessica et Laurent m'avait vraiment touchée. Et celle-ci, avec un ton beaucoup moins lourd, et tellement amusante avec ces collègues de bureaux... Je me demandais si, un jour, l'envie te prendrait d'écrire un petit livre de nouvelles, car tu maîtrises chaque univers que tu crées, et on y entre comme on entrerait chez quelqu'un. Ça fait très intimiste tout ça, mais je tiens à dire que tu as un vrai talent ! Cordialement.