Ecrivain en herbe

L'espoir Vietnamien

- Viens ici près de moi ma chérie, appela mon père depuis son confortable fauteuil en cuir noir tout juste acheté durant cette journée de 1974.

    Il l'avait repéré dans un magasin spécialisé en meubles de luxe et avait immédiatement investi. Pour ma part, je ne le trouvais pas si joli que ça. On aurait dit un fauteuil de patron bien trop sérieux. Il était d'un cuir noir sombre et austère. Il était d'une telle taille qu'il aurait facilement pu accueillir deux personnes.

    Je n'avais alors que quinze ans, je ne comprenais pas pourquoi mon père avait acheté ce fauteuil plutôt moche qui avait dû lui coûter une fortune.

- Mais Papa ! Je suis en train de faire mes devoirs ! lui lançai-je sur un ton agacé. J'étais une élève sérieuse qui tenait à faire ses devoirs avant de jouer. Et à ce moment, je n'avais pas du tout fini ceux du jour.

- Mademoiselle Jeanne Huat ! insista mon père avec son faux air de méchant qu'il avait l'habitude de prendre lorsqu'il voulait nous faire peur. Je vous prierais de bien vouloir venir près de moi. J'ai une petite histoire que j'aimerais vraiment te raconter, finit-il d'un ton plus doux.

    Malgré son caractère autoritaire et droit, mon père savait se montrer adorable avec nous. Il nous gâtait. Nous avions tout ce que nous désirions et il était très facile de discuter avec lui.

- D'accord... J'arrive, grommelais-je, cédant à sa requête. J'abandonnais mon occupation pour aller écouter ce que mon père avait à me raconter. Une fois assise face à lui sur le canapé, en tissu et d'apparence plus classique que son nouveau fauteuil, ce dernier commença son histoire.

- Ecoute moi bien ma chérie. Ce que je m'apprête à te raconter est un morceau de mon histoire et de celle de tes grands-parents, que tu n'as pas eu la chance de connaître, commença mon père sur un ton grave. Plus largement, il s'agit d'un tournant important dans l'histoire de ton pays.

    Mon père prit alors un air sérieux que je ne lui connaissais pas. C'était comme si se rappeler de cette histoire lui faisait remonter quelque douloureux souvenir. En fait, il s'agissait plutôt d'appréhension pour ce qui allait bientôt nous arriver.

- Lorsque j'étais petit, je devais être juste un peu plus jeune que tu ne l'es aujourd'hui, je vivais avec mes parents dans le Nord du pays, le Vietnam Nord. Celui qui aujourd'hui se trouve entre les mains des communistes chinois, dit-il en serrant les accoudoirs de son fauteuil comme si évoquer ce sujet le faisait souffrir. Notre pays possède une histoire assez chaotique, certes, mais nous vivions plutôt bien dans le Nord, enchaîna-t-il plus calmement après avoir ravalé sa colère. Mes parents avaient quelques propriétés agricoles, ce qui nous permettait de vivre plutôt confortablement. Notre vie bascula, lorsqu'au cours de l'année 1954, le pays fut officiellement divisé en deux. Deux parties séparées par une frontière où la tension militaire était à son comble. Le Nord du pays fut converti à l'idéologie communiste de nos voisins chinois. Le Sud resta libéral.

    Mon père émit un faible soupir me faisant comprendre son émotion avant de reprendre.

- Mes parents, comme de nombreuses personnes, et surtout celles qui possédaient une richesse supérieure à la moyenne, comprirent que ce nouveau régime allait provoquer de drastiques changement dans leur mode de vie. Appréhendant les mesures qui seraient prises, ils décidèrent d'émigrer vers le sud du pays. Un exode eu donc lieu. Ce mouvement, déguisé en pèlerinage pour tromper les autorités, fut appelé "le mouvement de la Vierge". Evidemment, il ne fut pas possible d'emmener de grandes quantités de biens. Mes parents n'emmenèrent que peu de choses mais prirent le soin d'emporter l'ensemble des actes de propriété, espérant pouvoir bientôt retourner chez eux. Malheureusement, ils furent fort déçus. Nous sommes ici depuis lors.

     

    Il me raconta cette histoire de façon concise et rapide, montrant clairement son désarroi. Puis, il finit par conclure en reprenant son ton grave :

- Tu comprends, ma chérie, pourquoi je te raconte cela ? Parce que le parti rouge n'a pas étanché sa volonté de conquête. Nous devons nous préparer à tout.

 

    Après cela, je passais une nuit à réfléchir à ce que mon père m'avait raconté. Je ne saisissais pas totalement le sens de ce discours, ni de quel danger mon père avait voulu m'avertir. Je nous pensais à l'abri dans notre grande maison bien que cette histoire ait fait naître en moi une légère appréhension quant à notre futur.

    A cette époque, nous vivions à Saïgon, alors capitale de la partie sud du pays. Nous vivions une vie très confortable, mes parents, mes six frères et sœurs et moi-même. Mon père, chirurgien en chef de l'hôpital militaire de la ville, percevait une très bonne paie. Nous n'avions pas à nous plaindre, loin de là. Non seulement mon père pouvait exercer son métier comme il l'entendait en soignant toute personne sans discrimination, mais en plus il n'avait pas à se soucier de l'argent. Ma mère, quant à elle, était gérante d'une imposante pharmacie. Ce succès ajoutait à notre confort un supplément non négligeable. Nous avions tout un personnel à notre service. Un chauffeur s'occupait exclusivement d'emmener mon père à son lieu de travail et de le ramener. Un autre conduisait le reste de la famille là où nous le souhaitions. Une nourrice, du personnel de ménage, et un gardien complétaient cette équipe dédiée à notre famille. Tout ce confort me donnait l'impression que rien ne pouvait nous arriver, que nous étions inaccessibles.

 

    A côté de tout ce luxe, notre vie était des plus normale. Des rires, des pleurs, des disputes d'enfants et des réprimandes de parents en colère constituaient notre quotidien. Notre nourrice, que nous adorions tous, prenait souvent notre défense face à nos parents. Elle n'avait pas peur de leur tenir tête et elle arrivait bien souvent à les calmer et à limiter les punitions qui pouvaient être très sévères, surtout celles de mon père. Une fois, qui m'a profondément marquée, fut lorsque Gustave, de deux ans mon aîné, reçu un très mauvais bulletin de note. Il était de nature fainéante, n'apprenait jamais ses leçons et ne faisait jamais ses devoirs. Pour le punir, mon père voulut lui confisquer l'ensemble de ses bandes dessinées pour lesquelles il vouait une passion. Ce dernier refusa, il les rangea en vitesse dans son bureau et le verrouilla. Mon père, prit d’une colère noire et ne trouvant pas la clé du bureau, prit alors une hache et le détruisit littéralement. Mais malgré ces rares excès de violence, les punitions étaient principalement des réprimandes et privations de sortie.

    Avec deux de mes cadets, Edouard et Eugène, nous jouions souvent de mauvais tours à Mary, plus jeune que moi de deux ans. Elle pleurait très facilement. Nous adorions torturer ses poupées qu'elle affectionnait particulièrement. Nous les volions régulièrement pour leur raccourcir la bouche ou leur raccourcir les yeux avec des crayons et pour leur couper les cheveux, ce qui ne manquait pas de la faire pleurer à chaudes larmes. Jusqu'à ce qu'on lui rende ses trésors, elle criait, hurlait et nous poursuivait partout dans la maison. Berthe, la plus âgée de notre fratrie, quatre ans de plus que moi, ne jouait pas souvent avec nous. Elle préférait ce rôle de grande sœur qui devait montrer l'exemple aux plus jeunes tout en gardant un peu de distance. Elle voulait grandir plus vite et empruntait de nombreuses robes à ma mère. Elle aimait jouer les femmes déjà mures. Auguste, le cadet de la famille, ayant treize ans de différence avec moi, était alors bien trop jeune pour participer à nos bêtises. Nous aimions tous beaucoup nous occuper de lui, il était si mignon étant petit.

 

    Mes parents, ayant reçu une éducation très catholique, nous inculquèrent leurs valeurs. Nous étions à l'époque tous inscrit dans des écoles françaises catholiques. En plus des cours de catéchisme, de mathématiques et autres leçon classiques, nous suivions des cours de français.

    Mes parents étaient très stricts. Dès notre plus jeune âge, ils avaient des projets bien précis pour chacun de nous. Nous devions être meilleurs qu'eux tout en suivant leurs trace dans la voie de la médecine. Nous avions le devoir d’être toujours les premiers en classe. En plus de ce chemin tout tracé dans la vie, mes parents tenaient à ce que nous respections rigoureusement les traditions. Cela passait notamment par le respect des aînés, qu’il s’agisse d’oncles, de tantes ou même d’amis. A table, nous ne pouvions pas nous servir avant que tous nos aînés aient été servis et leurs paroles avaient bien plus de valeur que les nôtres.

Nos parents souhaitaient que nous effectuions notre scolarité de deuxième cycle en France. Ce pays, qui paraissait bien plus avancé que le nôtre, au moins pour la médecine, pouvait nous apporter bien des atouts dans notre formation. Nous pourrions ensuite faire profiter notre pays de ces connaissances.

    Dans cet optique de continuer notre scolarité en France, Gustave avait été le premier à être envoyé à l'autre bout du monde. C'était également l'occasion de le mettre face à la vie, le faire grandir, lui qui n'arrêtait pas de faire bêtise sur bêtise. Cela ne lui plaisait pas vraiment de devoir partir si loin de nous mais il n'eut pas le choix. Il avait dix-sept ans quand il est parti.

    Par ma part, je ne souhaitais pas vraiment faire médecine. J'adorais particulièrement les mathématiques. Toujours première de la classe, je passais beaucoup de temps dans mes livres à apprendre. Je souhaitais devenir mathématicienne. Ce qui me faisait rêver était de découvrir un théorème, voire une théorie entière prouvant alors mes capacités dans cette matière et m’apportant une reconnaissance mondiale.


J'aime vraiment beaucoup ce texte, bravo.