Ecrivain en herbe

Que reste t il ?

L’horloge de la BOX affiche 00:54 - Cette nuit ne laissera pas tranquille Julien.
On dit que le temps efface la douleur, qu’il atténue la puissance des souvenirs. Pourtant les jours semblent s'égrener autant que des minutes depuis qu’Élodie a pris la décision de ne plus répondre à ses messages. C’était il y a 3 mois, 92 jours, 2’208 heures…
C’était le 1er mai, comme ce jour où tout s’arrête durant 24 heures, Élodie avait décidé d’arrêter 3 ans, 1095 jours, d’une histoire qui aurait dû durer toute la vie.
Autant les journées peuvent filer à toute allure, autant les nuits sont interminables.

Les mots sont importants, surtout lorsqu’ils sont prononcés par la femme que l’on aime.
Alors bien entendu sa vie ne s’était pas arrêté et surtout en cette période estivale, tout est prétexte à passer du temps dehors. Les amis sont aussi là pour remonter le moral sur une terrasse de café. Les soirées sont plus fraîches autour d’un verre de cocktail, pourvu qu’il y ait des glaçons. Mais une fois dans son appartement, le sommeil tarde à venir.
C’est lorsque la porte se referme que les mots afflux, aussi distinct que si Élodie était à 50 cm de lui, il entend. Il entend chacune de ses paroles, il a l’impression de sentir la chaleur de son odeur, ce parfum si prenant, si envoûtant.
Avec le temps, il se refuse à faire le tour de son appartement pour se prouver qu’elle n’est pas là. Au début il avait besoin de se persuader que ce n’était pas un cauchemar. Il recherchait une trace de sa présence. Au fil du temps, Julien a compris que cette odeur, cette chaleur et cette voix étaient dans ses souvenirs.

Comment une histoire qui avait pu autant lui apporter pouvait autant le détruire. Au début il avait cherché ce qui avait posé problème. Il en venait même à se reprocher tout un tas de choses. Il était même arrivé à se persuader que lui aussi aurait mis un terme à leur histoire s’il avait été à la place d’Élodie.
Et bien oui, il lui en demandait trop. Il lui envoyait des messages matin et soir, dans la journée également. Il avait envie de lui parler tout le temps, de lui raconter ses moments qui font une vie. C’était trop. Il voulait construire une famille, il avait envie de vivre avec elle définitivement. Forcément il l’avait étouffé. N’importe quelle femme aurait fait comme elle. Toutes les femmes de la Terre seraient parties loin d’un homme aussi pressant.

Chaque soir, une fois la porte fermée Julien arrive à trouver de nouvelles raisons à Élodie de l’avoir quitté. Chaque soir il n’arrive pas à trouver le sommeil avant de longues heures, laissant la porte ouverte à toutes les pensées possibles.

Mais ce soir, c’est trop. Il prend son ordinateur portable, ouvre un document WORD et il commence à écrire...

La BOX indique 1:21 - Il décide de mettre par écrit tout ce qu’il se reproche d’avoir fait. D’avoir trop fait. Assis dans son canapé, il liste tout ce qu’Élodie “doit” lui reprocher.
Le compteur en bas de page indique 519 mots. 3 ans de reproches, 1095 jours, représentent 519 mots !

Julien relie chacun de ces mots. Tout ce texte lui fait mal.

Il connaît déjà la fin, le sommeil finira par l’emporter, il sait qu’à un moment la nuit l'englouti toujours pour quelques heures. Puis, de nombreux réveils vont lui rappeler qu’il n’est pas question de trop récupérer. Son calvaire doit s’accompagner d’une fatigue qui finit par faire partie de lui. À force il finit même par dire aux autres que “ça va”. À quoi bon répéter qu’il ne dort pas, que chacune de ses nuits est un enfer pour ses nerfs.

Et puis, finalement, voilà à quoi se résume cette situation qui dure depuis 3 mois, pourquoi toute sa vie et tous ses projets sont foutus en l’air : 519 mots.
Même en pouvant les relires à désir, rien n’est plus clair dans son esprit. Il pensait que cela serait un exutoire suffisant. Pourtant il ne se sent pas mieux, Élodie lui manque.

Il pose son ordinateur sur la table basse, claque sa porte d’entrée derrière lui et dévale les marches avant de se retrouver dans la rue. S’il pouvait voir sa BOX elle indiquerait 2:18.
Plus besoin d’ordinateur pour voir ces 519 mots, ils sont gravés dans sa tête. Il marche, sans se poser de questions, tournant au coin d’une rue sans raison, traversant sans attendre que le feu passe au vert. C’est la nuit, les rues sont vides. Enfin presque, il se retrouve dans le coeur de la ville, au milieu des bars.
Le bruit ne le gêne pas, des éclats de voix se mélangent aux musiques assourdissantes.
Il continue de marcher, il n’a même pas pris son portefeuille pour s’accouder à un comptoir quelques minutes.

Julien reconnaît une musique qu’il aime bien, il se rapproche alors d’un bar aux ambiances Cubaines. Il est à 20 mètres de l’entrée lorsqu’il voit Élodie, son Élodie, sortir en rigolant à gorge déployée. Elle tient le bras d’un autre homme.
Soudain la vision de Julien se brouille, son cerveau se met à bouillir, il n’entend plus la musique et il se souvient.
Il est, il y a 92 jours, dans son salon, devant lui se tient Élodie un sac à la main.
« Julien c’est fini, c’était bien entre nous, mais j’ai envie de nouvelles expériences. J’ai envie d’autre chose … Julien je ne veux pas d’une vie de femme mariée… Je veux m’éclater et je ne veux pas me réveiller un matin en ayant fait des conneries. Je ne veux pas risquer de te tromper sur un coup de tête. Donc Julien, c’est fini… »

Julien prend conscience, qu’en fait il n’avait rien entendu ce jour-là. Il s’était juste arrêté à « Julien c’est fini … ».
Durant 3 mois il s’est reproché tous les défauts de la Terre, alors qu’en fait tout était clair depuis le début. Son amour pour Elodie était fort, mais ce qui lui plaisait en elle l’empêche de  rester avec lui. Sa fougue et sa passion ne pouvaient pas s'accommoder d’une vie comme celle qu’il lui proposait. Pour Élodie, il fallait autre chose et il ne pouvait pas lui donner.
Comment peut-on se faire souffrir soi-même aussi longtemps ?
Le son commence à revenir aux oreilles de Julien, sa vue redevient claire. Il esquisse un sourire, Élodie est déjà loin.
Julien retourne sur ses pas, quelque chose a changé en lui.
Il passe dans son salon, la BOX indique 4:02 - le temps de rapidement se changer, sa tête touche son oreiller et déjà il dort. Tout est loin d’être réglé pour Julien, mais cette nuit a déjà quelque chose de différent. L’appartement n’a plus cette odeur pesante, tout est calme. Cette nuit, Julien ne s’est plus réveillé avant que son réveil ne sonne.


Beau texte et émouvant.