Ecrivain en herbe

Faut-il vraiment continuer ?

« Faut-il vraiment continuer ? »
Laëtitia se pose cette question, alors qu’elle est en train de discuter avec Cédric sur WhatsApp.
Il y a encore du monde dans les bureaux à 18h30, et même s'ils ne sont qu'à quelques mètres l’un de l’autre, la majeure partie de leurs conversations se passe par messagerie.
Cela fait 6 jours que le ton des échanges entre Laëtitia et Cédric a profondément changé.
Jusqu’à ce moment là, ils ne s'échangent qu’une bise le matin et à peine cinq ou six phrases dans la journée. Cela se limite au stricte minimum, les deux personnes ne s’apprécient pas plus que ça. En effet, ils ne sont pas vraiment dans la même équipe au travail et il y a une petite rivalité entre leurs services respectifs : Qui aura les meilleurs résultats et qui sera le mieux vu par la direction etc.

Mais, depuis 6 jours et ce petit défis, tout a basculé…
Tout l’étage doit partir en séminaire pour un week-end : plongée, repas et fêtes sont au programme. Afin d’optimiser les coûts, il faut que les garçons partagent des chambres à deux et que les filles fassent pareil de leurs côtés.
Les équipes sont toutes réunis dans la salle de réunion, il y a un brouhaha important. Les bouteilles sont ouvertes pour fêter ce petit évènement et tout le monde parle ensemble. Sur le ton de la rigolade, Laëtitia lance à Cédric “Pour limiter les frais on a qu’à partager une chambre tous les deux !”. Cette phrase est passée inaperçu, personne l’a relève, tout le monde rigole dans son coin. 
Le lendemain, tout l’étage est de retour au bureau, le départ pour le séminaire a lieu dans 10 jours et on aura le temps de tout préparer d’ici là. Il est 9h00 lorsque Laëtitia arrive dans les bureaux, Cédric arrive toujours plus tôt. 9h10 la messagerie de Laëtitia s’active, c’est le “premier” message de Cédric :
« - Alors, on fait comment ? Tu vas poser la question au Boss pour que l’on partage la chambre lors du séminaire ?

  • Tu n’avais rien relevé hier soir, je pensais que tu n’avais pas entendu. Répond Laëtitia
  • Donc Madame se dégonfle !»

Laëtitia, ne comprend pas vraiment à quel jeu Cédric veut jouer, mais elle n’est pas du style à laisser tomber. Si il veut jouer, elle va jouer …
Toute la journée c’est un duel sur clavier qui se déroule entre nos deux Garry Kasparov en herbe. Laëtitia clôture d’ailleurs la conversation en montant d’un cran le challenge :

« - Tu vas souvent au cinéma ? Tu aimes bien ça ?

  • Je n’y vais pas si souvent que ça, mais oui j’aime bien.

  • Dans ce cas, il y a un film que j’ai bien envie de voir, si tu veux viens avec moi demain soir !

  • D’accord je vais essayer de me libérer, ce ne sera pas simple, mais d’accord. »

Tout cela n’est qu’un jeu pour tous les deux, Laëtitia le sait bien… Le lendemain Cédric ne travaille pas et ça ne l’étonne même pas de ne pas avoir de ses nouvelles.
Le surlendemain leurs conversations reprennent :
« - Alors, j’ai attendu de tes nouvelles. J’ai râté mon film à cause de toi, envoie Laëtitia.

  • Je t’avais dis que c’était compliqué, mais j’ai essayé de me libérer.

  • C’est ça… J’imagine qu’à ce rythme je vais me retrouver avec un lit vide dans ma chambre...

  • D’ailleurs je n’avais pas ton numéro, ni d’autres moyens pour te le dire ! »

Tiens c’est vrai… La messagerie n’est utilisable que depuis les bureaux. Les employés ne doivent pas l’utiliser depuis l’extérieur. Laëtitia et Cédric échangent donc leurs numéros de téléphone.
A partir de ce moment là, les messages deviennent de plus en plus personnels et débordent en dehors des heures de travail.
L’un raconte ce qu’il fait, balade à vélo ou séance de lecture tandis que l’autre lui répond qu’elle nettoie la piscine en prévision des beaux jours. L’un lui dit qu’il voudrait bien avoir une piscine mais que ce soir ce sera resto chinois, pendant que l’autre raconte ses aventures avec un pot de confiture qui s’est explosé par terre.
La quantité de message devient de plus en plus importante… Chacun racontant son quotidien et chacun tentant de pousser l’autre dans ses retranchements.
Laëtitia en oublierait presque “l’adversaire” que Cédric représente au travail, et Cédric en oublierait presque le risque qu’il prend en se rapprochant de Laëtitia …

Nous sommes aujourd’hui et il y a 6 jours que toute cette histoire a commencé. En retraçant le parcours, Laëtitia se dit que tout ça est un peu dingue.
Elle relie le dernier “cap ou pas cap” que Cédric lui a envoyé :
« J’ai fini, toi tu termine dans 30 minutes, si tu veux je t’attends dans une rue pas loin des bureaux. »
Cela fait déjà 2 minutes que le message a été envoyé, elle doit lui répondre au risque qu’il appelle les secours pensant qu’elle a fait une syncope.

D’ailleurs est-elle toujours vivante ?
Cédric vient de franchir un cap, qu’attend-il d’elle ?
Jusqu’à maintenant, c’était des messages, des blagues pas très drôle mais amusantes. Un jeu entre eux deux ?
Était-il un meilleur Kasparov qu’elle ? Avait-il gagné cette partie d’échec ?
Que risquait-elle à continuer ?

 A oui, au fait… Laëtitia est en couple depuis 3 ans et Cédric est également en couple mais depuis 7 ans !

Cédric sait très bien que Laëtitia est en couple, il sait très bien que tout cela n’est qu’une plaisanterie, il cherche à la piéger c’est certain.
Laëtitia a régulièrement entendu Cédric parler de sa compagne, même s’ils ne sont pas proches ils ont eu l’occasion de se voir en couple lors d’évènements dans l’entreprise.
Cédric parle toujours en bien de sa relation et du fait qu’il est heureux, c’est forcément pour la pousser à abandonner qu’il lui propose de se voir.

Et d’ailleurs, elle même est très bien avec son conjoint. Ils n’ont pas de grands projets ensemble, mais leur vie à deux se passe bien et ils sont heureux. Bref pas de quoi se mettre en danger ou tout envoyer promener.
« Oui d’accord, je fini dans 25 minutes. Le temps de fermer et on se rejoint sur la place où mène la rue de l’Abrivado juste derrière les bureaux. »
Dans ce cas, si tout va bien dans son couple, si c’est un piège que lui tend Cédric, si Laëtitia est heureuse en couple, si elle a son conjoint qui l’attend à la maison… Pourquoi a-t-elle envoyé cette réponse ?

Laëtitia ferme les bureaux, elle est impatiente et inquiète à la fois. Que va-t-il se passer ?
Elle arrive à sa voiture, elle démarre et sort de son emplacement, elle rejoint la rue de l’Abrivado juste derrière les bureaux, elle arrive sur la place… Mais qu’est-ce que Cédric a comme voiture.
Avec le soleil qui se couche on ne voit pas si les voitures sont vides. D’ailleurs, est-ce que Cédric est vraiment ici ? Si cela se trouve c’était une pure blague. Qu’elle doit être ridicule en train de chercher une “place” sur cette place…
Sa voiture est certainement cette AUDI, c’est son style ça…
Elle se gare, sort de sa voiture et tente d’avoir une allure décontractée pendant qu’elle marche jusqu’à cette AUDI qui l’inspire. Cette voiture respire Cédric par toute sa carrosserie…
Elle se demande si Cédric est bien dans cette voiture, pendant qu’elle fait les premiers pas, elle a l’impression de vaciller à chaque fois qu’une de ses jambes bouge.
Son coeur bas à tout rompre, son souffle est court, elle est à 2 mètres de la voiture et maintenant elle distingue une personne au volant. Elle a l’impression qu’elle va s'effondrer, sa vie de couple défile sous ses yeux… elle se demande si elle n’est pas déjà en train de tromper son conjoint. Que fait-elle après le travail ? Pourquoi se dirige-t-elle vers une voiture avec une homme au volant, pendant que son homme à elle est chez eux ?
Elle est à 1 mètre, et plus de doute, c’est bien Cédric qui est au volant, il la regarde…
S’en ai trop pour son coeur, elle va s'étaler par terre. Laëtitia se demande à ce moment là, si Cédric est secouriste au travail ? Sait-il ce que l’on doit faire comme geste de premier secours lorsqu’une personne fait un infarctus du myocarde ? Elle voudrait pouvoir consulter doctissimo pour dire à Cédric quoi faire en cas de fibrillation… Car là, elle sent qu’elle fibrille…
Sa main se pose sur la poignée, Laëtitia a regroupé l’ensemble de ses forces sur ces derniers pas. Après tout il faut au moins garder un minimum de dignité et pas paraître trop faible. Elle ouvre donc la portière vigoureusement et tente un :
« C’est ici la voiture de Cédric ? »
Il lui sourit et elle le trouve très beau. Trop beau pour être sérieux dans cette proposition de relation adultère…
Mais déjà Laëtitia sent que son cerveau est en train de se déconnecter, trop de surchauffe. Son coeur part en roue libre.
Elle se retrouve sur le siège passager et ils commencent à parler de banalité.
Très vite leurs mains se touchent.
Très très vite, leurs visages se rapprochent et une étincelle se rallume dans le cerveau de Laëtitia. Elle sent que tout va basculer, que ce baiser va tout changer.
Elle qui était pourtant si certaine de son amour, elle qui s’était juré à elle-même de ne jamais tromper. Cette fois, ça allait être trop tard. 

Les lèvres de Cédric sont exceptionnelles, fermes et douces à la fois, tendre et humide. Jamais elle n’avait ressenti cela, ce baiser fait passer son rythme cardiaque à 190 pulsations par minute. Elle sent que sa tête tourne. Mais pourtant il lutte, pas pour vivre, mais pour continuer ce baiser. Leurs bouches s’entre-ouvre… Et une nouvelle vague d’émotions la submerge.
Comment pourrait-elle embrasser à nouveau une autre personne. Tout est magique, tout est fantastique.
Ils ne parlent-plus… jusqu’à ce que Laëtitia quitte la voiture, ils n'échangent plus aucun mot. Leurs lèvres ne se séparent pas d’un centimètre et leurs mains s’enlacent et se caressent sans cesse.
C’est tellement dur de se quitter, mais le temps file plus vite lorsque l’on est passionné. Déjà Cédric doit rentrer chez lui et Laëtitia doit rentrer chez elle. Un dernier baiser, qui en annonce encore de très nombreux… et chacun se met en route.
Laëtitia ne peut rien écouter sur le chemin du retour. Elle veut juste se remémorer chaque instant pour qu’ils restent gravés dans sa mémoire. Sur elle, elle sent l’odeur de Cédric et elle a l’impression que tout le monde peut la sentir se dégager d’elle. 
Elle ne sait pas comment tout ceci va continuer, mais elle veut déjà retrouver ces lèvres qui lui ont entrouvert un espace jamais imaginé...