Ecrivain en herbe

Circŭlus

Cassandre est une jeune fille mal dans sa peau. On pourrait affirmer que cela n’a aucun sens, car ses notes à l’école sont bonnes, ses amis prennent soin d’elle, une famille en or la soutient.

Chaque jour monotone l’enlise dans une boue de mal être. Chaque soir, elle sent un voile de chagrin lui peser sur les épaules, l’alourdir. Comme si chaque coup de tristesse l’enfonçait dans le sol et l’éloignait des autres. Un retranchement qui petit à petit devient de plus en plus grand.

Mais elle n’ose pas en parler. Car elle a peur qu’on lui dise encore une fois: « Pourquoi est-ce que tu te plains alors que tu as tout pour toi ? ».

Elle a peur de soulever une nouvelle fois le sujet, et quand enfin elle se permet de pleurer sur son oreiller, elle n’ose pas sangloter trop fort. On dirait que c’est une gamine en manque d’attention. Elle dirait qu’elle est enfermée dans une bulle qui l’interdit d’être triste.

Elle n’a pas le droit d’être triste ! Beaucoup d’autres gens sont tristes et eux, on peut les plaindre : ils ont perdu des êtres cher, ils vivent en mangeant de la poussière... Elle, qu’est-ce qui justifie son malheur ?

Souvent, les faux sourires qu’elle fait confortent les parents dans leur rôle de « bons parents » et les amis se disent heureux de connaitre une personne qui a autant la banane qu’elle. On peut dire que Cassandre est devenue une actrice professionnelle. Mais chaque jour passe avec une extrême lenteur, comme si elle voyageait en bateau. Un voyage ennuyeux et sans fin, une vie sans phare pour la guider. Chaque nouveau lever de soleil la tire de son lit mélancolique. Elle aimerait y rester des heures, se cacher dans son cocon chaud et douillet.

Pendant la semaine, elle se lève toujours plus fatiguée, et arrive avec des cernes noirs qui soulignent un teint blafard. Quand on lui en fait la remarque, elle répond une nuit à se défouler sur des jeux vidéos, alors qu’elle l’a passée à la pleurer.

Mais les jours et mois passent et son jeu d’acteur perd de son effet. Elle a de plus en plus de mal à se lever. De plus en plus souvent, elle refuse de finir son assiette et prétexte des devoirs pour partir de table. Quand elle est enfin seule, elle sanglote. Elle se ronge les ongles, elle ne range plus sa chambre. Quand on lui demande si ça va, elle répond qu’elle a attrapé un virus qui l’épuise et la rend molle.

Jour après jour, son regarde se perd dans le vide et prend une teinte morne. Pourtant, personne ne s’alarme. Comme si personne ne faisait attention à elle. Quand elle demande à sa mère de pouvoir rester à la maison prétextant des maux imaginaires, celle-ci accepte sans remarquer les yeux rouges de sa fille.

Sans s’en rendre compte, Cassandre s’est insolée des autres, du monde. Elle vit avec ses problèmes et n’arrive pas faire autre chose. Chaque jour devient plus difficile à vivre. Comme un poids sur le cœur, une masse gluante freinant ses battements.

Cassandre ne rigole plus avec ses amis, elle sourit juste. Elle ne dort plus, elle somnole. Elle ne mange plus, elle grignote. Elle ne révise plus, elle relit simplement. Plus de motivation, plus d’envie. Elle ne veut plus rien.

La solitude la pèse maintenant si lourd qu’elle en veut a ses amis de ne rien faire pour le remarquer. Elle a l’impression d’être délaissée, ignorée. Elle ne reçoit plus de message, ne se fait plus inviter pour sortir. En même temps, refuser tout le temps allait forcement mener à ça.

Aujourd’hui, en cours, elle pense, elle n’écoute plus, s’en fiche. Elle est absorbée par ses pensées. Elle arrive au bout. Elle est fatiguée. Personne ne la comprend, personne ne fait d’effort pour s’intéresser, personne ne la remarque. L’apogée de sa souffrance. Réaliser sa solitude comme fatale la fait craquer. Plus rien ne vaut la peine, plus rien, rien. Si elle disparaissait, ses proches, eux, auraient une raison d’être triste. Ils pourront la pleurer comme elle n’avait pas le droit de le faire.

Sa pensée si destructrice lui fait monter les larmes aux yeux, et les hurlements de détresse arrivent enfin aux autres. Les larmes refusent d’arrêter de couler, les plaintes coupées de sanglots deviennent plus intenses. Elle sent les cinquante-quatre yeux sur elle. Elle a l’impression d’être une bête de foire. La honte de se dévoiler ainsi aux autres la fait se sentir minable.

Mais pas une remarque ne se fait dans cette salle si oppressante.

Juste la sensation de deux bras l’entourer. Un câlin chaud et d’une douceur inouïe qu’elle méritait depuis longtemps. Un soutient tacite qui la porte. Personne ne lui dit d’arrêter de pleurer. « Vide ton sac », elle entend. Alors l’écho de ses pleurs se fait encore plus fort.

Non, elle n’est pas seule. Et elle a le droit d’être triste. Tout le monde peut être triste.

Mais ce qu’elle refusait de faire : en parler, elle se l’autorise enfin. Un sac entier, voire deux qui se percent et qui déversent leur contenu, un flot, une cascade même de paroles qui lui brûle le gosier.

Et quand enfin elle n’a plus aucun mot en stock, elle sent une flamme se rallumer au fond d’elle.

Une flamme qu’elle avait éteinte depuis longtemps.